Dans le ventre du pigeon, il y a non seulement du caca, mais du pain aussi

Dates
Vernissage
Adresse
Artistes
04/05/2017  18h-21h
04/05/2017 – 15/06/2017  
Galerie Liusa Wang (15 boulevard Saint-Germain 75005 Paris)

« Paris est très propre », dit l’artiste d’un sourire jaune, « trop propre pour mon art ».   C’était le deuxième jour de sa résidence artistique à Paris. D’ici quatre semaines, sera inaugurée sa première exposition en France à la Galerie Liusa Wang où il est censé concevoir, à partir de rien, un monde plein d’imaginations et de fantaisies.

L’artiste s’appelle TONG Kunniao, né en 1990 et diplômé en sculpture à l’Académie Centrale des Beaux-Arts de Chine, est l’un des artistes les plus incontournables de la scène émergente contemporaine. La mémoire des « queues de cochon battant les tambour » exposées à son exposition des diplômes nous étant encore fraîche, l’artiste part déjà à la poursuite de ce qu’il s’appelle « Rêve de Terre », un rêve nomade qui lui permettra de découvrir sans cesse de nouveaux horizons – tout seul, sans bagage, comme un pigeon errant qui fait son nid à partir de rien.

À chaque ville, il fouille dans les fatras et les poubelles, parcourt tous les marchés aux puces, récupère des objets d’occasion, des vieux jouets et des meubles jetés pour en dégager l’esprit des lieux. Chacune de ses expositions « cosmopolites » s’enracine profondément dans la ville où il séjourne, se nourrit de toutes les historiettes, rumeurs, émotions, parus et péris à toute vitesse dans cet espace urbain. Déjà, son art a connu Pékin, Shanghai, Bucarest et Los Angeles, il va bientôt connaître l’Allemagne, ou peut-être l’Afrique. Et maintenant, c’est Paris qui entre en jeu.

Paris est pourtant sa première difficulté. Elle est trop stable, mesurée et bourgeoise, très peu d’expression ne s’échappe de son visage indifférent. Néanmoins, d’un bizarre masque découvert au marché de Montreuil, d’un tas de formulaires administratifs au coin des préfectures de police, d’un trident plastique abandonné par une fillette après sa fête d’anniversaire, Paris se révèle petit à petit. L’artiste ramasse de petites anecdotes et souvenirs de la ville, en digère son état latent – l’intranquillité de l’ère post-attentat terroriste, les campagnes frénétiques d’élection présidentielle, le drame sanglant provoqué par une paire de ciseaux ainsi qu’un sens de dépaysement qui hante l’artiste dès son arrivée – se trouvent tous subtilement intégré dans son « théâtre de la cruauté » composé des débris de Paris, mettant en scène, tour à tour une destruction jubilatoire, un collage délicieux et une recomposition ironique des symboles culturels issus de notre époque fétichiste.

Mais Pourquoi ? Pourquoi ces œufs enfermés dans une tour aux verres à pied ? Pourquoi cette plume qui ne cesse de picoter les fesses nues d’une figurine comique ? pourquoi ce mur parsemé de formulaires remplis de miettes, de chiffons et de graffitis ? Ses installations en train de prendre forme dont l’absurdité et l’extravagance ne cessent de provoquer le nerf des passants, inspirent milliers de questions et d’interprétations. Certains en déduisent une attitude satirique contre la société de consommation et la lutte d’un anarchiste, d’autres voient de son art un monde futur apocalyptique dominé par les machines ou une réincarnation du dadaïsme et du surréalisme ; l’un y retrouve une nostalgie d’enfance restituée par une humeur noire alors que l’autre y aperçoit une allusion politique ou libidinale.

Mais Pourquoi pas ? Avant de lancer toute grande narration possible, l’artiste se voit plutôt défenseur d’un plaisir iconoclaste. Son art ne se justifie pas car toute tentative de justification stérilisera sa création d’une joie « sanglante et contagieuse ». Les signes visuels que l’artiste met en suspension, en renversement et en dislocation s’amusent avec les mémoires collectives autant qu’ils s’adressent aux souvenirs intimes de chaque spectateur.

À votre réception de cette invitation, le monde est fait – ce « labyrinthe de Pan » au bord du boulevard Saint-Germain, cet impromptu parisien à lire et à détruire. Une multitude d’installations mécaniques et sonores composent, de manière perplexe et fascinante, un concerto du temps et des matières, mettant à nu tous caprices et libertinages de cette ville « dure ». C’est là où cette Paris « trop propre » se désarme, et vous y trouverez les « pourquoi pas » à vos « pourquoi ». Si le fameux pissoir signé par Duchamp a pu libérer l’art, il y a cent ans, des chaînes qui semblent aujourd’hui revenir étrangler la création contemporaine, TONG Kunniao, à son tour, nous jure sur un ancien pot de chambre qu’il a retrouvé au marché de Croissy-sur-Seine :

The night is still young, come and have fun.