Rêve de Chagrin – HAN Xiaoliang

Dates
Vernissage
Adresse
Artistes
09/06/2016 – 04/08/2016 
09/06/2016 18h-21h
Galerie Liusa Wang (15 boulevard Saint-Germain 75005 Paris)

La couleur est une somptuosité. Aldous Huxley décrivait dans son fameux Les Portes de la perception que « le sentiment éminemment développé chez l’homme des couleurs est un luxe biologique » car la plupart des êtres animaux ne gardent qu’une très pauvre connaissance chromatique pour la survie. Choisir le noir et blanc, c’est un retour vers l’œil nu, vers le plus primitif et intuitif du regard. Essuyer les contingence et superflus du monde pour que la sensorialité s’enrichisse silencieusement dans ce pur clair-obscur et cette nuance infinie du gris. Peu à peu, les moindres des traces prennent forme au noyau de l’image comme le Déluge cède à la Terre.

Choisir le noir et blanc, c’est détrôner le ton documentaire de la photographie pour que la matérialité s’estompe au profit de l’épanouissement poétique. Donner à voir la fluctuation du temps et le devenir occasionnelle de l’espace. La photographie de Han réside dans un jeu de synecdoque : un genou nu, un bras indifférent, une branchette sans feuille – ils préfigurent tout une immensité du monde qui leur est attachée et se font monument dans leur détachement voulu. Des milliers d’histoires sont en chemin. Ne serait-ce pas là ce que cherche André Breton à la lisière du réel : un espace de « merveilleux » où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le future, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement.

Dans la photo de Han, des inattendus nous attendent dans leur propre dissolution : ce qui est intime, embarrassé, amer et indifférent, une fois capturé et déployé, se transformera en ce qui est franc, agréable, pittoresque et tranquille. Han nous décrit son art comme ceci : « la vie saisie dans un regard de spectateur, la misère idéalisée se fait poésie. De manière inconsciente, je cherche à récupérer pour ce qui figure dans mon image sa dignité et sa raison d’être ».

Chaque photo est un univers-île. Chaque visage enregistré sent le sacrifice, comme ce qu’avait écrit Huxley sur le destin des hommes : « les martyrs entrent dans l’arène, main dans la main, ils sont crucifiés seuls ». Le sort de l’individu en gros plan rejoindra de manière taciturne le panorama du destin humain. Cet intimisme pathétique fascine : l’aéronef tombe sur le soleil, les broussailles se dressent vers le haut, le tatou à la nuque de fille, la lingerie au fond de l’allée et le cimetière de voitures qui étouffe … Toutes ces scènes en proie aux métaphores, se ruent dans la peau de l’artiste où la grisaille ne perd en rien sa vivacité, et les déjà-vus nous accueillent.

Han ne cache point son admiration pour quelques grands photographes japonais – ceux qui ont acheminé dans le même noir et blanc : Eiko Hosoe et sa restitution dramatique du corps et de l’esprit ; Kinshin Shinoyama et sa nudité ré-esthétisée ; Shomei Tomatsu et son Japon de jadis. L’artiste envie leur art enraciné profondément dans leur propre identité culturelle. L’idéal est déjà là : se débarrasser de tous les grands récits pour reprendre le langage photographique dans sa sobriété ; des retrouvailles nostalgiques dans un petit carré de photogramme ; à la recherche de l’impossible pays-natal à cet âge sans « aura » : la ruelle tumultueuse, la classe dans la chaleur estivale, le train, le bistro de banlieue à la Hopper – ce n’est pas la Chine subjuguée par les clichés idéologiques, mais la Chine le « chez soi » – un territoire en fragment, en paradisiaque et à l’aise.

Depuis 2014, l’artiste ne peint plus tandis que la réflexion se prolongera dans la photographie. Toutes les formes se convergent vers un désir – un désir de rêve réveillé. Carré le suprême chez Malevitch apporte, aux yeux de Han, un équilibre et un confort indicible – là où se sont apprivoisés la réalité, la mémoire, la méditation et surtout la « trop bruyante solitude ».